Les roses de Notre-Dame – entretien avec Caroline Morizot

Parcourir la cathédrale, puis lever les yeux. Huit siècles après leur création, les trois roses de Notre-Dame s’impose par la force de la lumière autant que par la prouesse technique. Historienne de l’art médiéval, Caroline Blondeau-Morizot invite à les regarder non comme un récit à déchiffrer, mais comme une expérience à vivre.

Caroline Blondeau-Morizot, Responsable de la conservation et de l’inventaire à l’Association Diocésaine de Paris, membre du Corpus Vitrearum.

Pourquoi les roses de Notre-Dame continuent-elles de nous fasciner, huit siècles après leur création ?

Parce qu’elles demeurent une prouesse. Au XIIIe siècle, voir s’ouvrir dans la pierre un cercle de près de treize mètres de diamètre devait être un saisissement. Les bâtisseurs gothiques ont allégé les murs, maîtrisé les poussées, ouvert l’espace à la lumière. Les roses en sont l’expression la plus spectaculaire.

Leur dimension était sans précédent pour l’époque. Elles ont dû produire sur leurs contemporains un effet que nous avons parfois du mal à imaginer. Huit siècles plus tard, elles continuent de témoigner d’une prouesse qui nous émerveille encore.

Que voit-on lorsque l’on lève les yeux ?

On voit d’abord un rond lumineux, immense. Une architecture de pierre traversée par des couleurs.

Puis, si l’on prend le temps de s’arrêter, les réseaux géométriques apparaissent, la symétrie des compositions se révèle. Peu à peu, émergent quelques personnages, quelques scènes. Mais avant même de raconter une histoire, les roses donnent à voir la lumière. Elles ont été pensées avec la cathédrale.

Les roses se contemplent-elles ou se lisent-elles ?

Elles se vivent. Le mot « lire» est trompeur, c’est celui des historiens ! Depuis le sol, personne ne déchiffre réellement une rose. Le visiteur entre d’abord dans une lumière.

Le vitrail transforme l’espace. La peinture demeure sur son panneau, la sculpture sur son socle. Lui diffuse sa lumière dans toute la cathédrale. On n’est pas dans la lecture, mais dans une expérience sensible.

Quel rôle joue cette lumière ?

Elle anime toute la cathédrale.

Sans lumière, un vitrail demeure presque silencieux. Dès qu’un rayon le traverse, les couleurs s’éveillent et changent selon l’heure, la saison, le ciel.

La cathédrale vit avec ses lumières.

Les bâtisseurs du Moyen Âge en étaient conscients. Pour eux, la lumière ne servait pas seulement à éclairer l’édifice. Elle permettait de passer du visible à l’invisible. Au XIIe siècle, l’abbé Suger parlait de cette élévation intérieure que la lumière rend possible : l’anagogie.

Les trois roses racontent-elles une même histoire ?

Oui.

Elles ont été réalisées à des moments différents, mais elles s’acordent en un ensemble d’une remarquable cohérence.

La rose occidentale rappelle que Notre-Dame est dédiée à la Vierge.

La rose nord rassemble les grandes figures de l’Ancien Testament qui annoncent la venue du Christ.

La rose sud montre l’accomplissement de cette promesse autour du Christ en majesté, entouré des apôtres, des évangélistes et des saints.

Ensemble, les trois roses racontent une même histoire : celle du Salut.

L’incendie a rappelé la fragilité des vitraux de ces roses ?

Ils ont subi la chaleur et les dépôts de suie, mais ils ont été préservés. Leur restauration est aujourd’hui conduite selon des protocoles très exigeants, avec restaurateurs, conservateurs et scientifiques.

Cette campagne de restauration permettra aussi de mieux connaître les vitraux de Notre-Dame. Chacune d’elle est une occasion d’enrichir la connaissance de l’œuvre.

Si vous accompagniez un donateur dans Notre-Dame, où lui demanderiez-vous de lever les yeux ?

Vers la rose sud. Elle constitue l’aboutissement du programme iconographique, mais elle porte aussi l’histoire des restaurations successives de la cathédrale. Elle rappelle qu’une cathédrale n’est jamais figée. Depuis huit siècles, chaque génération reçoit ce patrimoine, en prend soin et le transmet à la suivante. Grâce aux donateurs, cette lumière continue d’habiter Notre-Dame.