Une cathédrale habitée ouverte à tous – entretien avec Laurent Prades

Après l’incendie, le réaménagement intérieur de Notre-Dame a permis de redonner leur cohérence à des œuvres dispersées au fil du temps. Du portail du Jugement dernier à l’allée de la Pentecôte, Laurent Prades, régisseur général de Notre-Dame de Paris, raconte comment la cathédrale a retrouvé un parcours qui éclaire autant le visiteur qu’il accueille le fidèle.

Laurent Prades, régisseur général de Notre-Dame de Paris

Lorsque la cathédrale s’est retrouvée vide, par quoi avez-vous commencé ?

Nous ne partions surtout pas d’une page blanche. Notre-Dame possédait ses œuvres, ses collections, une histoire. Mais pour la première fois, la cathédrale était entièrement vide pendant cinq ou six ans. Avec les services de l’État, nous avions posé comme principe que toute œuvre présente avant l’incendie retrouverait Notre-Dame après les travaux. Nous avons enfin pu la regarder dans son ensemble. Même Viollet-le-Duc n’avait pas disposé d’une telle liberté : durant ses vingt années de chantier, Notre-Dame était restée ouverte au culte, aux cérémonies et au public.

Au fil du temps, certaines œuvres avaient été replacées là où un mur demeurait disponible, sans toujours conserver de lien avec la chapelle qui les accueillait. Nous avons tout mis dans un grand sac, agité, puis regardé ce qui en décantait. Nous avons constitué un cycle consacré à saint Pierre, un autre à saint Paul. La Prédication de saint Jean-Baptiste a retrouvé sa place près d’une scène de la Nativité. Dans la chapelle Sainte-Geneviève, un tableau d’autel peint au XVIIe siècle pour ce lieu précis, dispersé à la Révolution puis conservé à Saint-François-Xavier, a retrouvé sa place première.

Comment les reliques ont-elles trouvé leur place dans cette réflexion ?

L’intention existait avant l’incendie. Quelques mois auparavant, j’avais vu passer en vente une armoire reliquaire provenant de l’abbaye de Ligugé, près de Poitiers. Je souhaitais déjà rassembler les reliques alors dispersées dans plusieurs placards.

Cette armoire, de facture néo-médiévale, conçue comme une réplique de l’ancienne armoire de Moyon aujourd’hui disparue, est installée dans le bras sud du transept, aux côtés du May de saint Étienne, consacré aux premiers martyrs.

À partir de cette intuition, une évidence s’est imposée, en particulier dans l’allée de la Pentecôte. Nous possédions des reliques insignes de saints dont les figures correspondaient aux titulatures des chapelles du collatéral sud. Il devenait possible de réunir ce que le temps avait séparé : une chapelle, une œuvre, une châsse et la relique pour laquelle cette châsse avait été conçue.

La châsse de saint Denis pourra ainsi recevoir de nouveau sa relique, dissociée de son reliquaire depuis cent vingt ou cent trente ans. Réalisée par un grand bronzier du XIXe siècle, elle était remisée dans un placard. Restaurée grâce aux dons, elle retrouvera enfin sa destination.

La grande châsse de sainte Geneviève, réalisée au XIXe siècle pour le Panthéon puis arrivée à Notre-Dame, retrouvera elle aussi sa fonction première.

Pour protéger ces châsses, le designer-scénographe Vincent Dupont-Rougier a dessiné des vitrines dont le piètement reprend le principe de l’arc-boutant. Elles signalent la présence d’un objet remarquable tout en s’effaçant devant la relique.

Comment présenter ces objets de dévotion à des visiteurs qui ne viennent pas nécessairement pour prier ?

Nous y pensons tous les jours. Notre responsabilité est de leur permettre de comprendre ce qu’est Notre-Dame : une œuvre patrimoniale majeure, mais d’abord une église, un lieu de culte. Il faut le faire dans une entière liberté. En France, le culte est libre et gratuit. Chacun peut y adhérer ou non.

Le parcours commence dès l’entrée, par le portail du Jugement dernier, la porte la plus prestigieuse de la cathédrale. Les visiteurs sont accueillis par la Vierge, découvrent le baptistère, puis remontent le collatéral nord, de l’ombre vers la lumière, dans l’allée de la Promesse. Ses sept chapelles évoquent les grandes figures de l’Ancien Testament qui annoncent la venue du Christ : Noé, Abraham, Moïse, Isaïe, David, Salomon et Élie.

Le chemin se poursuit avec saint Jean-Baptiste, la Nativité, la vie publique du Christ, puis sa Passion, figurée par la Couronne d’épines avec, juste avant, une très belle Pietà de Lubin Baugin. Sur la clôture du chœur apparaissent les scènes du Christ ressuscité. Le visiteur parvient enfin dans l’allée de la Pentecôte, consacrée aux fruits de l’Esprit Saint et à de grandes figures de sainteté.

On y rencontre saint Denis, fondateur du diocèse de Paris, sainte Geneviève, sainte Clotilde, saint Thomas d’Aquin ou saint Paul Chen, jeune séminariste chinois et premier martyr de Chine, dont les reliques sont conservées à Notre-Dame depuis 1920. Sa présence, à la fin du parcours, ouvre la cathédrale sur le monde : le monde vient à Notre-Dame, mais Notre-Dame porte aussi en elle cette dimension universelle.

Chaque étape éclaire la suivante. Les vitraux, les titulatures, les tableaux, les statues et les reliques composent un même récit.

Depuis la réouverture, percevez-vous une autre manière d’habiter Notre-Dame ?

Les visiteurs restent plus longtemps. Ils regardent davantage. La lumière permet de percevoir des détails et des perspectives qui avaient disparu dans l’ancienne atmosphère grise de la cathédrale.

Les offices rassemblent parfois cinq ou six cents personnes là où une messe pouvait en accueillir cent ou deux cents avant l’incendie. Chrétiens ou non, ils prennent le temps d’écouter et d’essayer de comprendre ce qui se passe. Le visiteur peut devenir fidèle ; et le fidèle a aussi le droit de sortir son appareil photo.

C’est pourquoi je préfère dire que la cathédrale est « habitée ». Elle l’est par les offices qui se succèdent du matin au soir, mais aussi par la prière personnelle, parfois presque imperceptible. Parmi les trente mille visiteurs qui entrent chaque jour, beaucoup allument une bougie ou s’arrêtent quelques secondes devant Notre-Dame.

Cette double dimension se retrouve dans les reliquaires. Un visiteur croyant pourra se recueillir devant saint Denis. Un autre admirera le travail de la châsse. Mais il saura qu’elle contient des restes humains, conservés en raison du témoignage porté par une vie.

La chemise de saint Louis, présentée dans le Trésor, dit peut-être mieux que tout autre objet ce que signifie le mot « inestimable ». Une toile de lin, le B.A.-BA de la simplicité depuis des millénaires. Matériellement, elle ne vaut presque rien. Elle est pourtant l’une des pièces les plus précieuses de la cathédrale : datée du XIIIᵉ siècle, issue du trésor de la Sainte-Chapelle, arrivée à Notre-Dame avec la Couronne d’épines après la Révolution. Quand Viollet-le-Duc réalise les grandes châsses pour la Couronne d’épines, il fait appel aux meilleurs orfèvres ; les dames de Paris donnent leurs plus belles pierres. Mais dans ses échanges avec les chanoines, on lit d’abord un souci fonctionnel : que la châsse soit un peu plus grande, un peu plus petite, que l’on l’attrape mieux ainsi. Il crée un objet cultuel, aussi beau soit-il. Le culturel ne s’oppose pas au cultuel. J’irais même plus loin : à Notre-Dame, le culturel procède du cultuel.